La transe est universelle

 

Réflexions autour du livre de :

Catherine Clément, L’appel de la transe, Paris, Stock, 2011

 

Le premier chapitre de l’ouvrage s’ouvre sur une scène se déroulant à Dakar. « Au bord de l’océan, des femmes dansent en transe sur une arène de sable devant un millier de spectateurs […] Elles s’affaissent sur le sable […] terrassées, inconscientes ». Dès lors, nous sommes conviés à un vertigineux voyage dans la mythologie, l’histoire, la géographie, l’inconscient, l’extraordinaire et le quotidien. Catherine Clément ose tout. Elle parle possession, chamanisme, soufisme, psychanalyse, quête du Graal, affaires judiciaires. Le fait divers côtoie le sacré et aucune culture n’est épargnée. « La transe est universelle », qu’elle se manifeste au nom de la tradition – et elle obéit à des codes – ou relève du pathologique – quand elle échappe à toute régulation, sociale ou thérapeutique. Roger Bastide (Le Candomblé de Bahia) constatait d’ailleurs la « correspondance étroite entre les structures sociales et les structures psychologiques. Et peu à peu émergent de la diversité des cultures et des phénomènes, les constantes de la transe.

 

Une remarque importante avant d’aller plus loin. Certains auteurs, comme Gilbert Rouget (La musique et la transe) associent la transe rituelle aux cultes de possession (vodou, candomblé…) - caractérisés par l’effervescence durant laquelle des entités descendent « chevaucher » des corps – et les cultes chamaniques où c’est l’âme du chamane qui s’envole vers elles et dont la caractéristique serait l’inertie, le ravissement. Revenons donc à l’étymologie.

 

Le mot « transir » ( du latin trans ire, aller au-delà), a signifié trépasser avant de prendre un sens figuré au XIVe : être saisi de peur ou d’effroi, de crainte extrême, et on l’emploie pour désigner l’extase amoureuse. Sans doute peut-on opposer possession et chamanisme mais la transe, convulsive ou cataleptique, offre bien deux versants au déclenchement d’un même phénomène que Catherine Clément qualifie d’éclipse et dont on revient transformé.

 

Tout naturellement donc, la transe, qui joue un rôle si important au cours des initiations religieuses, partout dans le monde, a pour corollaires le rêve et la voyance (prédictions et dénonciations), la sorcellerie et les techniques de guérison. Lorsqu’elle se donne en spectacle, elle donne lieu à des constantes : rythmes tambourinaires, sons gutturaux, récit et, surtout, « transfrontéralité » (entre les vivants et les morts, entre les sexes, entre les classes sociales). Elle fonctionne comme un exutoire à l’angoisse, à l’injustice, à la souffrance. Il arrive aussi, qu’à l’inverse, elle joue d’un pouvoir de domination, en particulier quand elle formalise les consultations. De l’ordre de l’émotion, elle est éminemment charnelle, donnant libre cours à toutes les inconvenances (postures, bruits corporels…), souffle le chaud et le froid, mêle plaisir et douleur ; de l’ordre du dynamique, elle se prête à tous les syncrétismes et à toutes les métamorphoses.

 

La transe est aujourd’hui de plus en plus revendiquée comme marque identitaire, exploitée comme attrait touristique, quitte à ressurgir là où on ne l’attend pas, dans un coup de foudre présidentiel ou les pamoisons des fans de Twilight. La transe « rôde ». Elle peut se révéler dangereuse, quand elle reste dans le domaine de l’informel (et « on ne peut pas accepter la transe quand elle tue », écrit Catherine Clément) mais elle se veut avant tout la revanche des pauvres, des exclus, des déracinés. Elle demande reconnaissance.

Monique Pontault

Etats modifiés de conscience
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